
Pour l’une des premières fois de sa courte vie, Song-Ae a la désagréable impression de ne pas être appréciée par quelqu’un. Ironie du sort, ce quelqu’un est le garçon le plus charmant de son TD, l’un des plus séduisants de sa promo’. Ce n’est pas le plus bel homme qu’elle n’ait jamais vu, loin de là. Mais avec ses pantalons troués, ses cheveux en bataille et son sourire de gamin, il dégage quelque chose de terriblement troublant.
Ce quelqu’un est populaire évidemment. Il parle, il sourit. Il a l’habitude. Mais, curieusement, depuis le début de l’année, il y a comme un voile invisible qui les sépare. Song-Ae s’est beaucoup interrogée à ce sujet. Elle se souvient pourtant lui avoir parlé, en début d’année… Mais de quoi exactement ? Impossible pour elle de s’en rappeler. Sans doute que ces mots qu’elle a oublié dans l’instant l’ont marqué, lui. Ce ne serait pas la première fois, après tout.
Il y a quelques semaines encore, Song-Ae aurait pu détruire ce voile. Seulement voilà, avec sa fierté mal placée, elle a préféré en faire un mur. Un mur infranchissable. Song-Ae s’en est beaucoup amusée, pour donner le change. Mais, au fond, il l’a fait plus souffrir qu’autre chose. Il aurait presque tendance à raviver les souvenirs encore si douloureusement présents de C.. Et de A.. Evidemment.
Alors, il y a quelques jours, Song-Ae a décidé de le détruire. Mais aujourd’hui, elle a presque peur de s’en approcher. Elle le touche, de temps en temps. Elle le gratte un peu avec l’ongle du pouce. Mais pas suffisamment pour qu’il comprenne.
Et puis, mardi dernier, sans que rien ne puisse l’expliquer, un miracle s’est produit. Il présentait un exposé, avec son air d’enfant gâté un peu blasé de tout. Et, par le plus grand des hasards, son regard s’est posé sur elle. Song-Ae a reçu son sourire en pleine face, son sourire, son vrai sourire. Cela n’a pas duré plus d’une seconde, mais elle s’est sentie curieusement soulagée. Et mercredi, le hasard l’a assis à côté d’elle en anglais. Il lui a aussi donnée sa copie. Durant toute la correction, elle a senti son regard peser sur elle. Elle ne s’était jamais sentie aussi observée. Elle lui a fait des concessions, évidemment.
Et aujourd’hui, en allant imprimer sa lettre de motivation, Song-Ae l’a de nouveau aperçu, à travailler sur une table, dans un couloir. Il était de dos, elle a préféré faire mine de l’ignorer. Elle ne sait pas s’il l’a remarquée mais elle a eu un mal terrible à marcher droit, avec ses talons. Quand elle est revenue vers sa salle, il a bel et bien relevé la tête. Et il lui a dit : “Salut, ça va ?”. Avec un naturel désarmant. Genre, on se connait bien. Song-Ae a failli s’effondrer sur le sol. Lacher son ordinateur et tout le tralala. Elle a essayé, sans grand succès, de se fixer un sourire sur le visage. Elle a oché la tête et elle s’est enfuit vers le plot A. Finalement, elle n’a même pas répondu.
Seulement, quelques secondes plus tard, le dos colé contre le mur du couloir, les mains crispées sur son ordinateur, elle souriait comme une débutante.